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On le sait, "Zeitgeist", esprit du temps, c'est ainsi qu'est appelé communément ce mode commun de voir et concevoir, ce principe, inconscient ou non, d'intelligibilité propre à chaque temps, propre à chaque siècle. Etre du siècle alors, c'est se situer à l'intérieur de cet horizon configuratif, conception et compréhension, c'est appartenir à ce grand lieu commun opératoire où tout, pour le siècle en question, cherche ou trouve à se définir.

Quiconque, et pour quelque raison que ce soit, se situe hors de ce grand lieu commun, quiconque est étranger fondamentalement, et le reste, à cet esprit du temps, celui-là va connaître, on le sait aussi, un destin des plus inflexible et des moins surprenant. Destin en vérité moins d'incompris que d'incompréhensible et destin qui n'est que trop logiquement, pour l'essentiel, solitude et silence.

Deux espoirs, pour qui ainsi n'est pas de son temps : rencontrer enfin des esprits soit libres, soit nouveaux. Libres ? Le paradoxe est que les esprits les plus avertis, les plus exercés et les plus rompus, c'est à l'intérieur du grand lieu commun qu'ils le sont et le resteront presque tous, avertis, exercés et rompus de plus en plus, le paradoxe est que ceux qui seraient les plus à même autrement dit d'entendre et d'écouter, de s'ouvrir à toute voix, si étrange qu'elle puisse leur paraître au premier abord, sont ceux-là mêmes qui sont et resteront constitutivement les plus sourds, les plus doctement fermés à tout ce qui ne relève pas et ne peut relever de l'horizon commun. Nouveaux ? Ces esprits ne le seront vraiment, ne le seront fondamentalement, eux, qu'à l'intérieur de quelque temps suivant peut-être et de sa configuration nouvelle, et la voix d'hier incompréhensible, il n'est absolument pas sûr alors qu'elle puisse être entendue, et le serait-elle, et l'écoute enfin parviendrait-elle à se produire, elle n'aurait pu de toute façon qu'attendre et que tarder, souvent même trop.

Destin de solitude et de silence, en somme destin tout sauf facile, un pareil désespoir ne pouvant connaître de paix sans jour après jour une sorte d'humour lui aussi absolu, destin malgré tout, parfois, devenu impossible, on ne le sait éventuellement qu'après. Nihilisme infini, infini fanatisme, ou plus simplement, pour dire en effet ce qu'est ce destin, si dans un sens il n'est qu'incertitude, il n'est aussi dans l'autre sens que certitude également toute-puissante. Incertitude, il l'est concernant la valeur, la légitimité de ce qui en solitude et silence est pensé, impossible étant d'obtenir en fait quoi que ce soit qui en atteste, et certitude, il l'est concernant cette pensée en tant que telle, en elle et pour elle-même, impossible étant qu'elle soit ou devienne en fait pensée autre. Oui, vérité alors plus que jamais, "pour l'univers je ne suis rien, pour moi je suis tout", dans cet ordre autant que dans l'ordre inverse.



Je n'ai jamais été de ce vingtième siècle et les grands lieux communs qui opératoirement sont et resteront sa propriété, les pires de leurs échecs n'ayant provoqué au mieux, quoi là d'étonnant, que la mise à nu de leur principe même, jamais je n'ai pu les reconnaître miens. Cette modernité, pour tout dire ou tout contredire, à laquelle ce siècle communément ne cessera d'en appeler, cet horizon qu'il ne cessera pour tout d'alléguer comme essentiellement sien, jamais je n'ai pu m'y croire chez moi, jamais me dire et me définir comme moderne en quoi que ce soit de plus ou moins déterminant, conception du langage y compris, je dirai même, en fait, du langage avant tout, plus que tout donc du poétique.

Il a bien fallu l'accepter, la solitude. Et pourtant sans répit et sans lassitude, et toujours plus longuement, j'ai secrètement, avec passion, avec voracité, avec acharnement, j'ai cherché, mon métier l'exigeait aussi, j'ai cherché et cherché, je n'ai rien ignoré, je crois, de ce qui de siècle en siècle a été pensé d'important, j'ai tout écouté, mais jamais, pour en rester au décisif, jamais je n'ai entendu, en connaissance ainsi de cause, une seule voix pour moi qui me soit proche, un seul simple écho. Le silence, il m'a bien fallu aussi m'y résoudre. Au début, comment ne pas être par trop fou, j'étais dans mes vingt ans, j'ai parlé, expliqué, justifié, oui, voilà pour moi, ai-je fait part, ce qu'est le langage, on s'étonnait, on s'irritait, on finissait par rire, et je me suis retrouvé très vite à couvrir de notes, en secret, feuilles de blocs et pages de cahiers, sans plus prendre parole jamais qui soit vraiment mienne. Il s'est même imposé à moi comme une loi, ce silence, une loi pour soi telle qu'un Tocqueville, en ses SOUVENIRS, l'énonce pour lui toute entière en une phrase, une phrase au gré des ans que de loin en loin j'ai rêvée et je rêve toujours placardée à mes portes, rêve bien entendu irréalisable, une phrase, bref, que j'aimerais avoir écrite et que voici : "La discussion sur les points qui m'intéressent peu m'est incommode et sur ceux qui m'intéressent vivement, douloureuse; la vérité est pour moi une chose si précieuse et si rare, que je n'aime point à la mettre au hasard d'un débat quand une fois je l'ai trouvée."

Rien pour autrui, ma pensée était-elle pour moi vraiment tout ? Je répondrai oui, sans question possible, et de toute façon l'aurais-je même voulu, jamais je n'aurais pu autrement. Pour être absolument d'accord, moi, avec ma pensée, il me manquait pourtant un autre accord, celui de quelqu'un d'autre, il me manquait, pour de profondes raisons aussi dont ce n'est pas mon propos ici de rendre compte, il me manquait de rencontrer cet autre dont, pour l'essentiel, la pensée alors soit semblable à la mienne, en somme il me manquait qu'un autre exemple, tout simplement, me donne à moi aussi ce droit absolu à cette mienne pensée. Un doute en effet demeurait : ce que je pense et que je ne peux, que je ne veux que penser, me disais-je à n'en plus finir, n'était-ce peut-être, pourquoi pas, que folie et qu'extravagance, imagination au vain sens du terme ? Qu'une voix soeur de la mienne enfin réponde à cette question et réponde alors non, voilà ce que j'ai si longtemps attendu. J'ai cru parfois l'entendre, ici ou là, cette voix, dans la pensée hindoue en particulier, rien en fait, rien vraiment, rien pleinement ne m'a jamais été réponse, je ne l'ai su que ce jour enfin où tout ce que j'attendais, tout, une fois pour toutes, tout a été là.

Je l'avais enfin découvert, c'était en l'an 1975, cet autre, et plus rien, avec lui, plus rien de ce perpétuel va-et-vient, de ce ping-pong irrépressible entre objet et sujet, plus rien de cette partie interminable et devenue en ce siècle-ci défi démentiel, partie, on le concèdera, qui remonte à loin dans cet Occident, peut-être à même infiniment plus loin encore, oui, plus rien de cet héritage, avec lui, plus rien, avec ce maître ingénu, simple autant que profond, rien d'autre, en deça de toute division entre objet et sujet, rien d'autre enfin que l'origine même, enfin rien que l'origine en acte, à la fois libre et vraie, à la fois genèse et révélation, jeu de l'être ainsi qui lui-même se joue, appropriation de soi dont le lieu, pour parler comme lui, est cette troisième aire, entre l'objectivement perçu et le subjectivement conçu, et dont la formule en effet consiste en ce paradoxe en deça duquel il n'y a que ce qui ne peut pas se dire encore, en deça duquel encore il n'y a que ce qui n'est pas : rien n'est créé de l'intérieur qui ne soit trouvé extérieurement, rien n'est trouvé extérieurement qui ne soit créé de l'intérieur. Qu'importe même exactement ce qui de lui, de ce providentiel Donald, en moi a répondu. Ce qui somme toute en cette rencontre a été pour moi décisif, c'est le fait même, essentielle qu'elle était, qu'elle ait eu lieu : m'a été ainsi accordé ce que depuis tant j'attendais, mon propre droit à ma propre pensée.



Ce que j'avais à dire, enfin l'écrire, oui, mais comment ? L'écrit philosophique est cet alcool fort auquel le lecteur que je suis aura eu recours le plus fidèlement peut-être en sa vie, et je n'en sais que plus intimement ce qu'est mon rapport avec lui. Ce n'est en fait qu'après la lecture, il y aura bientôt trente ans, d'un essai, vaste et dense, ayant trait au discours freudien, ce n'est qu'avec cet ouvrage exemplaire en tout point que m'est apparu définitivement, face à l'écrit philosophique, non plus seulement ce que je n'étais pas, mais enfin ce que je ne pouvais pas et ne voulais pas être. Examen critique exhaustif sur quoi s'articulait alors une glose à chaque fois dûment justifiée, et le tout d'une ampleur, d'une rigueur, d'une profondeur jamais problématique, il y avait dans ce travail, dans cette façon tout compte fait d'intégrer sa propre pensée à la longue série à travers les temps de la spéculation philosophique, il y avait là, c'était comme jamais pour moi l'évidence, il y avait ce dont j'étais parfaitement incapable, il y avait ce qui était et resterait à tout jamais pour moi infiniment hors de portée, il y avait pour moi l'impossibilité même absolue. Il y avait là également, dans ce produit que je dirai exemplairement professionnel, il y avait là, l'aurais-je même pu et pu vraiment, sans présomption aucune, il y avait là ce que pour moi je refusais, moi pour qui ma pensée à moi n'existait simplement qu'en tant qu'étrangère à toute autre et se devait de rester ainsi, la sérialiser aurait été la faire en tant que telle en effet disparaître, il y avait là cette erreur pour moi à quoi opposer un non absolu.

Ce que j'allais enfin écrire, était-ce en moi vraiment, qui plus est, le proprement mien, le proprement natif ? Sans qu'évidemment j'en aie été jamais conscient, ce que jour après jour je lisais, ce que sur quoi longuement je réfléchissais ne m'avait-il pas imprégné, ce que je croyais être ma pensée à moi n'était-elle pas le fruit en fait de je ne savais plus quel ou quel esprit autre ? En réalité toute lecture pour moi, toute philosophique en particulier, toute peut m'être aussi enivrante, aussi toute-puissante, aussi impérieuse que ce soit, cette pression jamais n'a d'effet que de faire jaillir plus profond, plus pur en moi ce qui m'est propre, et rien, dans toute culture et tout savoir, rien ne m'est jamais à suspecter, moins encore à craindre. Ecrire et sans plus le natif, donc, puisqu'il n'y a au fond rien d'autre, et l'écrire aussi nativement ? N'était-ce pas proposer ainsi ce qui ne saurait communément être reçu, si même il l'était, que comme simple élucubration soit d'un pauvre imposteur, soit d'un amateur ridicule ? En réalité aussi que l'opinion, et quelle qu'elle soit, de quelqu'un d'autre, et quel qu'il soit, puisse avoir sur moi la moindre incidence, oui, pour moi, en serais-je même alors comblé, voilà bien le plus impossible.

Comment alors, comment écrire ? Ecrire non pas comme il se doit, mais comme je me dois à moi-même et moi seul d'écrire, écrire sérieux non sérialement, écrire sachant non savamment, écrire grave avec légèreté, voire désinvolture (en gardant parfois le plus important pour la note ou la parenthèse), écrire en toute sincérité, en toute ingénuité, écrire en un mot comme ferait l'idiot, l'idiot entendu ici au sens vulgaire autant bien sûr qu'au sens philosophique.



Toutes mes notes depuis mes vingt ans, les reprendre, en extraire un exposé peut-être continu, tel était mon projet, mais c'est tout à trac, sans que j'aie eu le temps de relire vraiment, que j'ai commencé, dans le numéro double 82-83, daté de 1980, de la revue action poétique, à donner mon premier QUANT A, et m'étant alors engagé, et soutenu par l'encouragement indéfectible d'un ami, j'ai poursuivi, à raison d'un QUANT A en principe par numéro (il n'y aura que deux manquements), jusqu'au numéro 102, daté de 1985.

Sauf rares exceptions, ces QUANT A ou bien n'étaient pas lus, chose de très loin la plus fréquente, ou bien n'avaient droit qu'à une mansuétude amusée. Il n'y avait là rien qui puisse au fond m'étonner, je me suis demandé simplement si écrire ainsi n'avait pas encore été pour moi prématuré : j'avais mis un terme au silence, en effet, mais n'en substituait que plus visiblement la solitude. Et puis de plus en plus visiblement aussi m'apparaissait tout ce dont je n'étais là en fait que le seul responsable. Un : dans ce fatras de notes non relu, je ne faisais de choix que de pure opportunité, sans ligne directrice, avec longtemps timidité ou crainte, en actualisant qui plus est de manière assez arbitraire. Deux : l'écriture elle-même, encore assujettie au langage allusif des notes, était trop souvent d'une impénétrable compacité, pour ne pas dire opacité. Trois : vice de forme est vice de pensée et plus enfin je m'enhardissais, plus me devenait trop évident qu'il y avait en tous ces QUANT A inconsistance, insuffisance de réflexion. Bref, je m'étais un beau jour engagé sans préparation, sans visée aucune, et la conséquence était là : mieux valait ne plus prolonger ce qui m'était devenu, pour tout dire, une corvée insatisfaisante.

En 1985, pour le centenaire de la mort de Hugo, un numéro spécial avait été envisagé : signe pour moi du temps, il ne s'est pas fait. J'avais prévu d'écrire un QUANT A, pour ma part, sur un sujet depuis longtemps qui me hantait, le parallèle Hugo-Baudelaire, et comme le besoin, malgré ce fiasco, m'en était resté aussi fort, je n'ai pu alors qu'en convenir, ce qu'en vérité je voulais, c'était écrire enfin l'exposé d'ensemble projeté de cette mienne conception du langage et de la poésie. Et par à-coups, durant la période en effet la plus critique en tout de toute ma vie, il m'a fallu plus de trois ans, de 85 à 88, pour mener à terme, écrit sans faillir dans ce que j'appellerai une écriture ironiquement algébrique, un livre pour moi essentiel que j'ai intitulé HB (Hugo Baudelaire). HB, de même que H2O est la formule chimique de l'eau, indissoluble unité de deux composants, HB de même est en effet la formule poétique pour moi du langage, H en étant le composant métamorphique et B le thématique. Il n'y a pas lieu ici d'en dire plus, sinon qu'après avoir écrit HB, j'étais à même enfin d'unifier, d'ordonner, d'éclairer ce que mon idiot en cette occurrence avait toujours à proposer.



Ce n'est qu'en 1994 que j'ai pu entreprendre et mener à bien ce travail : reprendre mes QUANT A, faire un tri, organiser et parachever le tout. L'ensemble final présenté ici comprend neuf QUANT A, mais si je n'en ai pas retenu certains, c'est moins pour désaveu que par nécessité de cohérence, et ceux que j'ai retenus, je les ai parfois complétés, je leur ai adjoint la partie en leur temps non publiée. Et j'en ai pour finir ajouté d'autres, que je n'avais pas donnés, même partiellement, dans action poétique, et qui sont ceux auxquels je tenais et je tiens le plus. Tous, il va de soi, ont été alors réécrits (1).

QUANT A : cette vérité toute allusive, oui, la voilà donc, elle et son chantier, tâche essentiellement ainsi consacrée à ce qui est jeu originel, processus créateur, mode constitutif, "rhétorique profonde". Au demeurant rien n'a changé, en moi la même incertitude et son contraire, et la même absolue. Etre enfin entendu ? Qui ne le sait, sur l'horizon du siècle et de tous ses grands lieux communs, quoi de plus fondamentalement, de plus dérisoirement en souffrance, en offrande, à merci, qu'une voix, quelle qu'elle soit, qui n'est pas commune ?


1 - Exception, QUANT A L'IMAGINAIRE est le seul QUANT A originellement post┌rieur ├ H B. Une chose encore : il y a certaines fois reprise et r┌p┌tition, ceci du fait que ces QUANT A sont non pas un texte un, mais un recueil de textes diff┌rents.




© maurice regnaut



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